Le film historique du circuit des 24 Heures du Mans s’apprête à tourner une page emblématique. La mythique passerelle Dunlop, véritable symbole de la plus célèbre course d’endurance depuis 1923, changera de nom à compter de l’édition 2026. L’Automobile Club de l’Ouest (ACO) et Goodyear ont officialisé ce changement majeur, mettant fin à plus d’un siècle de tradition pour embrasser une nouvelle ère commerciale et sportive.
Cette décision suscite déjà de vives réactions au sein de la communauté des passionnés. Le pont Dunlop Le Mans renommé Goodyear Bridge représente bien plus qu’un simple changement d’enseigne. Il incarne l’évolution du sport automobile moderne, où les intérêts commerciaux et le patrimoine historique doivent constamment se rééquilibrer. La silhouette distinctive de cette passerelle en forme de pneu est gravée dans la mémoire collective des amateurs de course, ayant accueilli des millions de spectateurs et figurant sur des milliers de photographies légendaires.

Une décennie de transition Dunlop vers Goodyear dans l’endurance
Le chemin vers ce changement de nom s’est construit progressivement depuis 2019. Goodyear avait alors signé un partenariat technique et marketing de plusieurs années avec l’ACO, le Championnat du Monde d’Endurance FIA (WEC) et l’European Le Mans Series (ELMS). Cet accord faisait du manufacturier américain le fournisseur officiel exclusif de la catégorie LMP2, succédant ainsi à Dunlop dans cette fonction.
La transition s’est concrétisée lors de la saison 2020-2021 du WEC, débutant à Silverstone. Les équipes LMP2 roulaient désormais avec des pneus Goodyear badgés, marquant une rupture symbolique avec la tradition britannique Dunlop. L’année suivante, Goodyear remportait le contrat de fournisseur unique pour l’ELMS, consolidant sa présence dans l’endurance européenne.
Un tournant décisif est intervenu en janvier 2025, lorsque Goodyear a cédé la marque Dunlop au groupe japonais Sumitomo Rubber Industries pour 73 millions d’euros. Cette opération a réuni les droits mondiaux de Dunlop sous une même entité tout en libérant Goodyear de tout conflit de marque, ouvrant la voie à une présence plus affirmée sur le circuit sarthois.
Le pont Dunlop Le Mans renommé Goodyear Bridge: les détails du projet
La transformation de la passerelle s’inscrit dans un vaste programme d’améliorations du site Bugatti. L’ACO prévoit une rénovation complète de la structure tout en conservant son architecture emblématique. Les travaux incluront la modernisation des installations pour améliorer l’expérience spectateur, avec des points de vue optimisés sur la chicane Dunlop et la portion initiale du circuit.
Le changement de nom prendra effet à l’édition 2026 des 24 Heures du Mans. Il ne concerne pas seulement la passerelle mais également la chicane éponyme, rebaptisée Goodyear Chicane dans les communications officielles. La tribune Goodyear, déjà renommée lors de la précédente vague de modernisation, ainsi que le Goodyear Racing Club au bout de la ligne droite des stands, bénéficieront également d’une rénovation complète.
Pour apaiser les tensions autour de cette rupture patrimoniale, l’ACO et Goodyear ont annoncé le don d’une collection de souvenirs historiques au Musée des 24 Heures du Mans. Cette initiative préserve la mémoire du lieu tout en inscrivant l’évolution dans une logique de développement durable du site. Le musée lui-même fait l’objet de travaux d’extension majeurs, avec une réouverture prévue avant l’édition 2026.
Patrimoine et modernité: le positionnement de l’ACO
Stéphane Andriolo, directeur clients et événements de l’ACO, a défendu cette évolution dans un communiqué officiel : « Le Mans, c’est bien plus qu’une course, c’est une célébration mondiale du patrimoine et de l’innovation du sport automobile. Avec ces nouveaux développements, nous réaffirmons notre engagement à offrir une expérience inoubliable aux fans et aux participants. Le partenariat avec Goodyear nous permet d’honorer le passé tout en regardant vers l’avenir de l’endurance. »
Cette déclaration traduit la volonté de l’organisateur de concilier respect de la tradition et impératifs modernes. Le circuit des 24 Heures s’était déjà vu décerner le titre de monument préféré des Français en 2024, positionnant l’ACO comme gardien d’un patrimoine populaire majeur. Toute modification de cette nature est donc scrutée avec une attention particulière.
Les améliorations s’étendent au-delà de la simple signalétique. Le Goodyear Racing Club, espace d’accueil prestigieux, recevra un aménagement haut de gamme. La tribune Goodyear, stratégiquement positionnée entre la chicane et le musée, offrira des conditions de visionnage optimales. Ces investissements participent à la stratégie de l’ACO visant à maintenir Le Mans comme l’événement phare de l’endurance mondiale face à une concurrence croissante.
Les mesures de préservation du patrimoine Dunlop
La dimension patrimoniale n’a pas été négligée. L’ACO s’engage à préserver des éléments historiques de la passerelle originale pour les exposer au musée. Cette initiative rappelle que la première passerelle Dunlop a été installée lors de la toute première édition des 24 Heures du Mans en 1923, faisant d’elle la plus ancienne structure de ce type dans le sport automobile.
Des photographies historiques figureront au musée, illustrant des moments légendaires : les premières voitures passant sous le pont dans les années 1920, les grosses cylindrées des années 1960 sous les couleurs Dunlop, les victoires successives de Porsche et Audi illuminées par les flashs des photographes. Xavier Fraipont, vice-président du racing mondial chez Goodyear, a souligné : « Nous fêtons les 45 ans de la gamme Eagle et les 60 ans depuis notre première victoire aux 24 Heures du Mans. Nous sommes fiers de renforcer nos liens avec l’ACO. »
Le manufacturier américain compte déjà 14 victoires dans la classique sarthoise, essentiellement entre les années 1960 et 1990. Cette légitimité historique tempère les critiques sur une appropriation commerciale jugée brutale par certains puristes.
Goodyear: un retour triomphal à la Sarthe
La stratégie de Goodyear en endurance s’articule autour de plusieurs axes. Le partenariat avec l’ACO inclut non seulement le naming de la passerelle mais également la présence du dirigeable Goodyear dans le ciel sarthois, élément iconique de l’expérience visuelle de l’épreuve depuis son retour en 2020.
L’investissement technologique se traduit par une implication croissante. Goodyear est devenu fournisseur unique de la catégorie LMGT3 dès son lancement en 2024, en plus de son rôle historique en LMP2. Cette position dominante dans les deux catégories support du plateau WEC justifie aux yeux de la direction une visibilité maximale sur le circuit.
« Le Mans est l’événement phare de la saison d’endurance et la pierre angulaire de l’héritage Goodyear en sport automobile », a affirmé Xavier Fraipont. Le manufacturier mise sur l’association avec la plus grande course d’endurance pour promouvoir sa gamme Eagle, sa technologie de pointe et son retour sur le devant de la scène mondiale après des années d’absence de la Formule 1.
Réactions et perspectives pour les fans du Mans
L’annonce a immédiatement suscité des réactions mitigées sur les réseaux sociaux. De nombreux fans expriment une nostalgie légitime pour un nom associé à plus d’un siècle de souvenirs. Le Twitter officiel des 24 Heures du Mans a été inondé de commentaires rappelant des moments personnels sous la passerelle, des souvenirs familiaux transmis à travers les générations.
Cependant, une partie de la communauté comprend la nécessité de cette évolution. Les coûts d’organisation d’une épreuve de cette envergure atteignent des sommes astronomiques, et les partenariats de naming constituent des sources de financement essentielles. La tribune Goodyear était déjà passée par ce processus sans que l’identité du circuit n’en souffre durablement.
L’impact sur l’identité du tracé reste limité. Les puristes continueront probablement à parler de « Dunlop » pendant plusieurs années, de la même manière que la « ligne droite des Hunaudières » garde son nom historique malgré les changements officiels. La mémoire collective résiste souvent aux diktats commerciaux.
Les enjeux commerciaux derrière le changement de nom
Le sport automobile vit aujourd’hui dans un écosystème où la survie dépend des partenariats stratégiques. Le circuit des 24 Heures du Mans, s’il bénéficie d’une renommée mondiale, n’échappe pas à cette réalité. L’accord avec Goodyear dépasse le simple naming pour inclure des garanties de pérennité financière et technologique.
Cette situation rappelle d’autres évolutions similaires en F1, où des virages historiques ont été rebaptisés au fil des décennies. Les puristes regrettent ces changements, mais ils permettent aux épreuves de maintenir leur niveau d’excellence face à une concurrence accrue des séries électriques et des nouveaux formats compétitifs.
Le débat soulève une question fondamentale : jusqu’où peut-on aller dans la commercialisation du patrimoine avant de perdre l’âme du sport ? L’ACO semble croire qu’avec des garanties de préservation historique comme le don au musée, l’équilibre reste respectueux.
Le pont Dunlop Le Mans renommé Goodyear Bridge marque ainsi une nouvelle ère pour les 24 Heures. L’édition 2026 verra les spectateurs traverser une structure modernisée, certes, mais porteuse d’un héritage préservé dans les collections du musée attenant. La course continue son évolution, portée par des partenaires engagés tout en préservant l’essence de ce qui fait sa légende : la passion, l’endurance, et la mémoire de ceux qui ont roulé sous ce pont mythique.
Questions fréquemment posées
Par Jeremy Bastonde
Jeremy Bastonde est un passionné de Formule 1 et de sport automobile. Sur Pitstop Insight, il partage ses analyses et ses insights sur les courses, les équipes et les pilotes grâce à son expertise en stratégie de course et en technologie F1.