La Formule 1 et l’idée d’obliger deux arrêts au pit-stop

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La Formule 1 s’interroge depuis plusieurs mois sur une proposition radicale qui pourrait transformer profondément la stratégie en course : obliger chaque pilote à effectuer deux arrêts au pit-stop lors de chaque Grand Prix. Cette idée, qui fait actuellement l’objet de discussions au sein de la Commission F1 et du Comité consultatif sportif, divise profondément le paddock. Entre volonté de dynamiser le spectacle et crainte de standardiser les stratégies, la proposition d’obliger deux arrêts au pit-stop en Formule 1 soulève de nombreuses questions sur l’avenir de la discipline.

L’initiative intervient dans un contexte particulier où les stratégies à un seul arrêt sont devenues la norme sur de nombreux circuits. Les Grands Prix d’Azerbaïdjan, de Singapour et des États-Unis en 2024 ont tous été remportés avec une stratégie à arrêt unique, offrant peu de diversité tactique et limitant les opportunités de dépassement. Face à ce constat, les dirigeants de la F1 cherchent des solutions pour relancer l’intérêt des courses, quitte à modifier en profondeur les règlements sportifs.

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Les origines de la proposition d’obliger deux arrêts au pit-stop en Formule 1

Le débat sur l’obligation de deux arrêts au stand trouve ses racines dans plusieurs courses récentes jugées monotones par les observateurs. Le Grand Prix de Monaco 2024 a particulièrement marqué les esprits. Un drapeau rouge sorti dès le premier tour avait permis à l’ensemble du peloton de bénéficier d’un arrêt gratuit, transformant la course en une procession où 16 pilotes ont terminé sans effectuer d’autre changement de pneus.

L’absence de dégradation significative sur le circuit monégasque a poussé tous les concurrents à adopter une gestion de course ultra-conservatrice. Personne ne roulait à pleine vitesse, chacun préférant préserver ses gommes plutôt que de risquer un arrêt aux stands chronophage. Le résultat fut désastreux : seulement quatre dépassements enregistrés durant toute la course, faisant de cette édition l’une des plus assommantes de l’histoire récente du championnat.

Les équipes ont rapidement compris qu’à Monaco, le différentiel de rythme nécessaire pour dépasser sans forcer s’élève à environ 2,5 secondes au tour. Un écart colossal, quasiment impossible à combler sur un circuit qui se boucle en environ 1’14” en configuration course. Cette situation a conduit à un attentisme généralisé, par crainte de détruire ses pneumatiques et de perdre la trentaine de secondes nécessaires pour changer de gommes.

Face à ce constat, la FIA a décidé d’expérimenter pour l’édition 2025 du Grand Prix de Monaco une règle spécifique : deux arrêts au stand deviennent obligatoires. Cette décision marque le point de départ d’une réflexion plus large sur l’extension de cette mesure à l’ensemble du calendrier. Les officiels espèrent ainsi redonner une place centrale à la stratégie et augmenter les possibilités tactiques durant les courses.

Mario Isola, directeur de la compétition chez Pirelli, s’est montré ouvert à cette évolution. “Ce que nous essayons de faire, c’est d’améliorer le spectacle”, a-t-il déclaré à Motorsport.com. “Et je crois qu’une course à deux arrêts est meilleure pour le spectacle, car il y a plus d’imprévisibilité.” Cette position du manufacturier italien montre que la proposition d’obliger deux arrêts au pit-stop en Formule 1 bénéficie du soutien de certains acteurs clés de la discipline.

Les réserves du paddock face à la proposition d’obliger deux arrêts au pit-stop en Formule 1

Malgré le soutien de certains dirigeants, la proposition rencontre une opposition significative au sein des équipes. Lors de la conférence de presse des directeurs d’équipes à Interlagos en novembre 2024, les trois responsables présents ont exprimé des doutes importants sur la pertinence de cette mesure. Leurs arguments révèlent une compréhension fine des mécanismes stratégiques qui régissent les courses modernes.

Alan Permane, directeur de Racing Bulls, a mis en garde contre les effets pervers potentiels de cette obligation. “Tout le monde aime les stratégies à deux arrêts ou plus, mais nous devons être prudents”, a-t-il averti. “L’une des choses qui rend une course à deux arrêts délicate, c’est lorsque les pneus ne sont pas vraiment adaptés aux deux arrêts. Il faut donc avoir des pneus qui requièrent une course à deux arrêts. Si vous forcez les deux arrêts, vous pouvez vous retrouver dans une situation où tout le monde adopte la même stratégie, et produire en fait l’effet inverse.”

Cette analyse pointe du doigt le risque majeur de la proposition : uniformiser les stratégies plutôt que de les diversifier. Permane a également rappelé que de nombreuses courses ont offert un excellent spectacle précisément parce que certains pilotes tentaient un arrêt unique tandis que d’autres en effectuaient deux. “Nous avons vu de nombreuses courses où un pilote effectuait un seul arrêt et un autre deux arrêts, et où le pilote qui effectuait un seul arrêt était chassé par celui qui en faisait deux. Mais ce schéma disparaîtrait évidemment avec une règle imposant deux arrêts”, a-t-il souligné.

Andrea Stella, patron de McLaren, a abondé dans le même sens en insistant sur le rôle fondamental des pneumatiques. “Les pneus restent le facteur fondamental qui permet d’ apporter une certaine variabilité à la course. Et en particulier, dès qu’il y a une certaine dégradation, je pense que nous pouvons assister à des dépassements et à des arrêts au stand”, a déclaré le responsable italien. Sa position reflète une philosophie selon laquelle les performances et la dégradation naturelle des pneus doivent dicter la stratégie, non une règle artificielle.

James Vowles, directeur de Williams, a exprimé la crainte la plus concrète concernant cette proposition. “Ma plus grande crainte serait que nous finissions tous par adopter la même stratégie à un tour d’intervalle, car nous y serions contraints par les deux arrêts”, a-t-il expliqué. Cette remarque met en lumière l’expertise des équipes en matière de stratégie : confrontées aux mêmes contraintes réglementaires, elles convergent naturellement vers les mêmes solutions optimales. Le résultat pourrait être paradoxal, avec moins de diversité stratégique malgré l’objectif affiché d’en créer davantage.

Les divisions internes chez Pirelli sur la proposition d’obliger deux arrêts au pit-stop en Formule 1

La position de Pirelli sur cette question révèle des divergences intéressantes au sein même du manufacturier italien. Si Mario Isola s’est montré favorable à l’exploration de cette piste, son collègue Simone Berra, ingénieur en chef chez Pirelli, a exprimé un désaccord franc lors du Grand Prix du Brésil 2024.

“Personnellement, je ne suis pas favorable au fait d’imposer deux arrêts. Je ne suis pas sûr que deux arrêts amélioreront le spectacle en général”, a déclaré Berra sans détour. Son analyse rejoint celle des directeurs d’équipes présents à la conférence de presse. “Le risque, c’est que plus on impose de règles, plus les stratégies se ressemblent. Du coup, toutes les équipes feraient la même chose. En gros, c’est une contrainte supplémentaire, et honnêtement, je ne pense pas que ça améliore le spectacle et les courses.”

L’ingénieur en chef de Pirelli a défendu une vision plus nuancée de la stratégie, celle qui offre des options multiples sans imposer un choix unique. “À mon avis, nous avons assisté à de belles courses où l’on ne savait pas vraiment s’il fallait faire un ou deux arrêts, où certains pilotes ont opté pour un seul arrêt, d’autres pour deux, et ils ont fini par réaliser un temps total similaire à la fin de la course”, a-t-il expliqué. Cette incertitude stratégique, lorsqu’elle existe naturellement, crée selon lui bien plus de spectacle qu’une obligation réglementaire.

Berra a également souligné que les meilleures courses sont celles où différentes stratégies se révèlent viables. Il a cité en exemple le Grand Prix de Monza 2024, où Charles Leclerc a réussi à l’emporter avec une stratégie à un seul arrêt face à des concurrents qui en effectuaient deux. De même, George Russell avait triomphé à Spa avec une approche similaire. Ces victoires spectaculaires n’auraient jamais été possibles si deux arrêts avaient été obligatoires.

La divergence entre Isola et Berra illustre la complexité du débat. D’un côté, le désir légitime d’améliorer le spectacle et l’imprévisibilité des courses. De l’autre, la crainte fondée que des contraintes réglementaires supplémentaires n’étouffent la créativité stratégique et ne standardisent les approches. Cette tension traverse l’ensemble du paddock et explique pourquoi la proposition d’obliger deux arrêts au pit-stop en Formule 1 peine à convaincre.

L’expérience de Monaco 2025 : un test grandeur nature

Le Grand Prix de Monaco 2025 sert de laboratoire pour cette expérimentation. Pour la première fois, deux arrêts au stand sont rendus obligatoires sur le circuit de la Principauté. L’objectif affiché est clair : éviter la répétition du scénario désastreux de 2024 et redonner du suspense à une course traditionnellement figée par l’absence d’opportunités de dépassement.

Cette règle spécifique vise à contourner le problème récurrent de Monaco. En cas de drapeau rouge lors du premier tour, comme en 2024, les pilotes seront tout de même contraints d’effectuer au moins un arrêt supplémentaire. La stratégie reprend ainsi ses droits : quand effectuer ces arrêts ? Quelle combinaison de pneus privilégier ? Comment gérer la fenêtre des undercuts et overcuts ? Autant de questions qui devraient animer la course.

Toutefois, même cette expérimentation ne fait pas l’unanimité. Certains observateurs craignent qu’un double drapeau rouge ne vienne ruiner le concept. Si deux interruptions surviennent durant la course, permettant à chaque fois aux pilotes de changer leurs pneus gratuitement sans passer par les stands, l’intérêt stratégique disparaît totalement. La course se transformerait alors en une nouvelle procession, peut-être même pire que celle de 2024.

Le problème du trafic représente également un défi majeur. À Monaco, les overcuts fonctionnent traditionnellement mieux que les undercuts précisément parce que les pilotes sortant des stands avec des pneus neufs se retrouvent bloqués par des retardataires plus lents et impossibles à dépasser sur ce tracé étroit. Cette dynamique pourrait créer une situation absurde où aucune équipe ne souhaite s’arrêter en premier, par peur de perdre du temps dans le trafic.

On pourrait ainsi assister à un scénario ubuesque : toutes les écuries attendant le dernier moment pour effectuer leurs arrêts, espérant qu’une voiture de sécurité ou un drapeau rouge vienne leur offrir un pit-stop gratuit. Si aucun incident ne survient, les stands pourraient connaître une affluence record dans les derniers tours, transformant la fin de course en chaos organisationnel plutôt qu’en bataille sportive. L’expérience monégasque sera donc scrutée avec attention par tous les acteurs du championnat.

Les alternatives à la proposition d’obliger deux arrêts au pit-stop en Formule 1

Face aux réserves exprimées par les équipes et certains responsables chez Pirelli, des alternatives commencent à émerger. Mario Isola lui-même a suggéré des pistes de réflexion moins contraignantes que l’obligation pure et simple de deux arrêts. L’une d’elles consiste à imposer deux changements de pneus sans obliger à utiliser des composés différents.

“Nous pouvons aussi considérer deux arrêts sans aucune obligation d’utiliser différents composés, donc ils peuvent utiliser ce qu’ils veulent”, a expliqué Isola sur Pitpass. “Vous pouvez faire medium, medium, medium si vous avez les pneus. Si vous êtes à l’arrière, vous voudrez probablement partir sur les durs parce que vous voulez aller plus loin au début de la course. Si vous êtes au milieu de la grille, peut-être que vous voudrez partir sur les tendres pour vous débarrasser du trafic. Il y a de nombreuses combinaisons possibles.”

Cette approche offrirait plus de flexibilité aux équipes tout en garantissant au moins deux arrêts par course. Les stratèges conserveraient une marge de manœuvre pour différencier leurs choix en fonction de la position de départ, de la performance de leur voiture et de l’évolution de la course. La diversité stratégique serait ainsi préservée, voire amplifiée, sans tomber dans l’uniformisation redoutée.

Une autre solution consisterait à travailler sur la dégradation naturelle des pneus pour rendre les stratégies à deux arrêts plus avantageuses sans les imposer. Andrea Stella a défendu cette philosophie : “Mettons d’abord en place les bonnes bases fondamentales, à savoir la dégradation des pneus et les écarts de performances entre les pneus.” Selon lui, si les gommes se dégradent suffisamment, les équipes choisiront naturellement d’effectuer deux arrêts sans qu’une règle ne les y contraigne.

Cette approche nécessiterait une collaboration étroite entre Pirelli, la FIA et les équipes pour développer des composés offrant le bon équilibre. Des pneus qui se dégradent progressivement mais de manière prévisible, permettant aux pilotes rapides de faire la différence tout en rendant les stratégies à deux arrêts compétitives. Mario Isola a d’ailleurs proposé une méthode de travail collaborative : “Si nous voulons considérer un changement de réglementation, nous devrions travailler ensemble pour éviter des conséquences inattendues.”

Le directeur de la compétition chez Pirelli suggère d’identifier un nombre limité de courses et de demander aux équipes de simuler différents scénarios. “Si nous choisissons ces trois composés pour les événements A, B, C, quelle est votre stratégie prévue ? Si les équipes reviennent avec des approches différentes, c’est probablement la voie à suivre”, explique-t-il. Cette démarche empirique permettrait de tester l’efficacité des modifications avant de les généraliser.

L’impact du règlement 2026 sur la proposition d’obliger deux arrêts au pit-stop en Formule 1

Plusieurs voix s’élèvent pour demander d’attendre la mise en place du nouveau règlement technique de 2026 avant d’imposer toute modification stratégique majeure. Andrea Stella fait partie des plus prudents sur ce sujet. “Pour 2026, il y a beaucoup de changements, et nous devrions également observer le type de courses que nous allons avoir avant de modifier les aspects techniques et les règles du jeu”, a-t-il déclaré.

Le règlement 2026 apportera des bouleversements considérables à la Formule 1. Les nouvelles unités de puissance, avec une part électrique considérablement augmentée, modifieront profondément les performances des monoplaces. L’aérodynamique sera également revue pour favoriser les dépassements et réduire la dépendance à l’effet de sol. Ces changements pourraient naturellement résoudre certains problèmes de monotonie stratégique sans nécessiter de règles artificielles.

Simone Berra partage cette analyse prudente. Il souligne que personne ne sait vraiment à quoi ressembleront les courses avec ces nouvelles voitures. Imposer dès maintenant une obligation de deux arrêts pourrait se révéler totalement inapproprié si le règlement 2026 favorise déjà naturellement les stratégies diversifiées et les dépassements. “Nous devrions observer ce qui se passera en 2026, puis nous pourrons nous adapter d’un point de vue sportif”, recommande-t-il.

Cette approche attentiste présente l’avantage d’éviter des décisions prématurées qui pourraient avoir des conséquences imprévues. Le championnat 2024-2025 reste globalement compétitif et passionnant, avec plusieurs prétendants au titre. Modifier drastiquement les règles stratégiques pourrait perturber cet équilibre fragile sans garantie d’amélioration. “Nous devrions considérer que nous avons un bon championnat maintenant, donc ne prenons pas le risque d’endommager ce que nous avons”, prévient Mario Isola.

L’attente permettrait également de recueillir davantage de données sur les nouveaux châssis et moteurs. Les équipes pourraient alors fournir des simulations plus précises sur l’impact de différentes allocations de pneus et de règles stratégiques. Cette approche méthodique, bien que moins spectaculaire, offre de meilleures chances de succès à long terme.


La proposition d’obliger deux arrêts au pit-stop en Formule 1 cristallise les tensions entre spectacle et authenticité sportive qui traversent la discipline depuis des années. D’un côté, le désir légitime des organisateurs de garantir des courses passionnantes et imprévisibles. De l’autre, la volonté des équipes de préserver la liberté stratégique qui fait l’essence même de la compétition automobile de haut niveau. L’expérience de Monaco 2025 fournirait des indications précieuses, mais elle ne suffira probablement pas à trancher définitivement le débat.

Les prochains mois seront décisifs. Les discussions au sein de la Commission F1 devront trouver un équilibre entre l’urgence d’améliorer le spectacle et la prudence nécessaire avant tout changement réglementaire majeur. L’arrivée du règlement 2026 pourrait naturellement résoudre certains problèmes identifiés, rendant peut-être caduque cette obligation controversée. Une chose est certaine : la stratégie restera au cœur des débats qui façonneront l’avenir de la Formule 1, car elle représente l’un des derniers domaines où l’ingéniosité humaine peut encore faire la différence dans un sport de plus en plus normé.

Questions fréquemment posées

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Par Jeremy Bastonde

Jeremy Bastonde est un passionné de Formule 1 et de sport automobile. Sur Pitstop Insight, il partage ses analyses et ses insights sur les courses, les équipes et les pilotes grâce à son expertise en stratégie de course et en technologie F1.