Le procès antitrust qui oppose 23XI Racing et Front Row Motorsports à NASCAR prend un tournant inattendu à quelques jours de son ouverture. Le 20 novembre 2025, le juge Kenneth Bell a ordonné que la défense demande l’exclusion de deux des trois propriétaires de 23XI Racing du tribunal, invoquant la règle 615 des Règles fédérales de preuve. Une décision qui pourrait lourdement peser sur la capacité de l’équipe coiffée par Michael Jordan à défendre ses intérêts dans ce combat judiciaire qui s’annonce historique pour la série américaine.
Cette demande d’exclusion, déposée par NASCAR, cible directement la structure de propriété de 23XI Racing. L’équipe, créée en 2020, compte trois propriétaires emblématiques : la légende du basket-ball Michael Jordan, le pilote vedette Denny Hamlin et l’homme d’affaires Curtis Polk. L’identité des deux propriétaires qui devront potentiellement quitter la salle d’audience n’a pas été rendue publique, mais la manoeuvre juridique de NASCAR représente déjà une victoire importante pour le groupe organisateur avant même le début du procès, prévu le 1er décembre à Charlotte, en Caroline du Nord.

La règle 615 au cœur de la stratégie juridique de NASCAR
Les fondements juridiques de l’exclusion des témoins
La règle 615 des Règles fédérales de preuve est un outil procédural classique mais redoutablement efficace. Elle autorise le tribunal à exclure les témoins de la salle d’audience afin qu’ils ne puissent pas entendre les témoignages des autres témoins avant de prendre eux-mêmes la barre. Cette mesure vise à prévenir toute influence ou coordination entre les différents témoignages, garantissant ainsi la sincérité et l’indépendance des déclarations.
Dans le cas présent, NASCAR a argumenté que la présence simultanée des trois propriétaires de 23XI Racing tout au long du procès représentait un risque d’influence mutuelle. Le juge Bell a donc demandé à chaque partie de soumettre un mémoire de cinq pages maximum sur la question avant le 25 novembre à midi, sans possibilité de réponse ou de réplique. Cette procédure rapide indique que le tribunal prend très au sérieux la demande de NASCAR et pourrait trancher en faveur de l’exclusion.
Les propriétaires de 23XI Racing dans la ligne de mire
La structure tripartite de 23XI Racing, qui constituait jusqu’ici une force pour l’équipe, se retourne contre elle dans ce contexte judiciaire. Michael Jordan, bien que figure emblématique, n’est pas un pilote actif et pourrait être considéré comme un simple témoin. Denny Hamlin, en tant que pilote concurrent sur la piste, possède une expertise technique unique. Curtis Polk, homme d’affaires expérimenté, gère les aspects stratégiques et financiers.
L’exclusion de deux de ces trois acteurs limiterait considérablement la capacité de 23XI Racing à suivre en temps réel les développements du procès et à adapter sa stratégie défensive. Seul le propriétaire autorisé à rester pourrait communiquer avec les avocats et les témoins pendant les audiences, créant une asymétrie informationnelle potentiellement préjudiciable.
Les délais serrés avant le procès
Le calendrier judiciaire est extrêmement serré. Avec le procès fixé au 1er décembre 2025, les équipes légales ont moins de deux semaines pour préparer leurs arguments sur cette question d’exclusion. Le juge Bell a imposé un délai rigide du 25 novembre à midi pour les mémoires, sans possibilité de prolongation.
Cette célérité inhabituelle suggère que le tribunal souhaite trancher cette question avant l’ouverture des débats, évitant ainsi une suspension du procès. Pour 23XI Racing et Front Row Motorsports, cela signifie une période de grande incertitude alors qu’elles tentent déjà de convaincre neuf jurés que NASCAR a violé l’article 2 de la loi Sherman Antitrust Act.
L’impact sur la préparation de la défense
L’exclusion des propriétaires aurait des conséquences pratiques majeures sur la préparation de la défense. Les témoins exclus ne pourraient pas entendre les déclarations des témoins de NASCAR, des experts économiques ou des dirigeants d’autres équipes comme Rick Hendrick et Roger Penske, dont les dépositions ont été autorisées par le juge.
Cette situation créerait un défi de coordination interne pour 23XI Racing. Les décisions stratégiques devraient être prises par une seule personne présente en salle, sans la possibilité de consulter immédiatement les autres propriétaires sur des points techniques ou financiers complexes.
La règle 615 et ses exceptions
La règle 615 comporte toutefois des exceptions précises qui pourraient jouer en faveur de 23XI Racing. Selon le texte, peuvent rester présents : (a) une partie qui est une personne physique, (b) un dirigeant ou employé d’une partie morale désigné comme représentant, (c) une personne dont la présence est essentielle pour la présentation de la cause, ou (d) une personne autorisée par la loi.
Les avocats de 23XI Racing devront probablement argumenter que chaque propriétaire remplit au moins une de ces conditions. Ils pourraient notamment souligner que la présence de Michael Jordan est “essentielle” donnant sa notoriété à la cause, ou que Denny Hamlin possède des connaissances techniques indispensables.
Un procès qui pourrait redéfinir l’avenir de NASCAR
Les origines du conflit : le refus du charter 2025-2031
L’affaire commence en août 2024, lorsque 23XI Racing et Front Row Motorsports refusent de signer le nouveau contrat de charter pour la période 2025-2031. Les 15 autres organisations de la Cup Series acceptent les termes proposés par NASCAR, mais ces deux équipes dénoncent des conditions qu’elles jugent monopolistiques et contraires à l’équité du sport.
En octobre 2024, elles attaquent NASCAR et son PDG Jim France en justice, accusant l’instance organisatrice de violer l’article 2 de la loi Sherman Antitrust Act. Le cœur de leur argumentation repose sur le contrôle exercé par NASCAR sur le marché, notamment via le système des charters qui garantissent aux équipes une place sur la grille et des revenus stables, mais selon des termes dictés sans véritable négociation.
Les enjeux financiers et structurels
Le système des charters, mis en place en 2016, représente le fondement économique des équipes modernes de NASCAR. Il garantit 36 places sur la grille, une part des droits télévisuels et une certaine stabilité financière. Cependant, 23XI Racing et Front Row Motorsports contestent la manière dont NASCAR l’administration.
L’instance organisatrice a promis de ne pas vendre ou réattribuer les charters contestés pendant la durée du procès, offrant une relative sécurité aux deux équipes. Ces dernières évoluent toutefois en tant qu’équipes “libres” sans les garanties financières des charters, ce qui les expose à des risques économiques importants si le procès s’éternise.
Les conséquences potentielles pour le modèle NASCAR
Une défaite de NASCAR devant le tribunal pourrait avoir des répercussions monumentales sur l’ensemble du sport. Le système des charters pourrait être partiellement ou totalement redessiné, ouvrant la voie à une plus grande autonomie des équipes dans les négociations commerciales et la gouvernance de la série.
Les experts du droit sportif estiment qu’un jugement en faveur des équipes pourrait encourager d’autres organisations à contester les décisions de NASCAR, affaiblissant l’autorité centrale qui a structuré la discipline depuis des décennies. Cela pourrait mener à une sorte de “décentralisation” du pouvoir, avec des équipes revendiquant une plus grande part des revenus et un plus grand contrôle sur la réglementation technique.
Les témoignages attendus de Hendrick et Penske
Le juge Bell a autorisé les équipes plaignantes à interroger Rick Hendrick, propriétaire de Hendrick Motorsports, et Roger Penske, propriétaire de Team Penske, dans le cadre de dépositions préliminaires. Ces deux figures légendaires de NASCAR, dont les organisations ont accepté le nouveau contrat de charter, pourraient fournir des éléments cruciaux sur les négociations et les pressions exercées par NASCAR.
Leur témoignage, s’il met en lumière des pratiques de NASCAR considérées comme coercitives, renforcerait considérablement la position des plaignants. À l inverse, s’ils défendent le modèle actuel, cela pourrait affaiblir l’argumentation antitrust de 23XI Racing et Front Row Motorsports.
Les déclarations récentes qui embarrassent NASCAR
Le 21 novembre, des messages texte entre Steve O’Donnell et Steve Phelps, deux hauts dirigeants de NASCAR, ont été rendus publics. Dans ces échanges, Phelps qualifie la Superstar Racing Experience (SRX) de “série de poubelle” et affirme que NASCAR doit “mettre un couteau” dans cette compétition automobile après l’annonce de la participation de Denny Hamlin à une course SRX en juillet 2023.
Ces révélations sont embarrassantes pour NASCAR, car elles suggèrent une volonté d’éliminer la concurrence, ce qui renforce l’argument antitrust des équipes. Les jurés pourraient interpréter ces propos comme la preuve d’une mentalité monopolistique au plus haut niveau de l’organisation.
Stratégies juridiques et scénarios d’avenir
La tactique de NASCAR : diviser pour mieux contrôler
En demandant l’exclusion de deux propriétaires sur trois, NASCAR semble adopter une stratégie visant à isoler les témoins clés et à limiter la cohésion de la défense. Cette approche procédurale, bien que légale, est perçue par certains observateurs comme une tentative d intimidation.
L’objectif de NASCAR est clair : affaiblir la capacité de 23XI Racing à réfuter efficacement les témoignages des nombreux experts économiques et témoins de l’industrie qu’elle comptent faire comparaître. En réduisant le nombre d’observateurs de son côté, NASCAR espère peut-être également limiter les possibilités de contre-interrogatoire percutant.
Les défis de la défense des équipes
Les avocats de 23XI Racing et Front Row Motorsports doivent maintenant jongler entre deux fronts : contester l’application de la règle 615 tout en maintenant leur focus sur le cœur de l’affaire antitrust. Cette diversion procédurale consomme des ressources précieuses à quelques jours d’un procès déjà extrêmement complexe.
Ils devront convaincre le juge que chaque propriétaire apporte une perspective unique et essentielle à la défense. Par exemple, Michael Jordan représente l’investissement extérieur dans le sport, Denny Hamlin apporte l’expertise du pilote actif, et Curtis Polk maîtrise les aspects financiers et contractuels.
Les perspectives de règlement à l’amiable
Malgré la posture de combat des deux camps, certaines sources estiment qu’un règlement à l’amiable reste plausible. La nature publique du procès expose NASCAR à des révélations embarrassantes, tandis que 23XI Racing et Front Row Motorsports prennent des risques financiers considérables en courant sans charter garanti.
Un vétéran de NASCAR, sous couvert d’ anonim…
Questions fréquemment posées
Par Jeremy Bastonde
Jeremy Bastonde est un passionné de Formule 1 et de sport automobile. Sur Pitstop Insight, il partage ses analyses et ses insights sur les courses, les équipes et les pilotes grâce à son expertise en stratégie de course et en technologie F1.