Le procès antitrust historique opposant la NASCAR à deux de ses équipes, 23XI Racing et Front Row Motorsports, a débuté dans une atmosphère électrique à Charlotte, en Caroline du Nord. Michael Jordan, légende du basketball et copropriétaire de 23XI Racing, était présent dans la salle d’audience, attirant les regards autant que les arguments juridiques. L’ouverture de ce procès de dix jours, qui pourrait redéfinir à jamais le paysage du sport automobile américain, a immédiatement révélé les enjeux émotionnels et financiers colossaux en jeu.
La sélection du jury a nécessité près de deux heures, aboutissant à un groupe de neuf personnes (six jurés principaux et trois suppléants) à majorité masculine. Deux candidats potentiels ont dû être écartés pour cause de partialité évidente envers Michael Jordan, l’un avouant candidement : « I like Mike », tandis qu’un autre reconnaissait avoir affiché des posters du numéro 23 des Chicago Bulls dans sa chambre d’adolescent. Cette présence de star, loin d’être anecdotique, souligne l’importance médiatique de ce combat juridique qui dépasse le cadre sportif.

Témoignage émotionnel de Denny Hamlin au premier jour du procès antitrust NASCAR
Denny Hamlin, pilote Cup trois fois vainqueur de la Daytona 500 et cofondateur de 23XI Racing, a ouvert les débats en tant que premier témoin. Sa voix s’est brisée et ses larmes ont coulé lorsqu’il a évoqué ses débuts en course automobile et la santé déclinante de son père. « Il n’est pas en grande forme », a-t-il confié au tribunal, expliquant que cette situation rendait son témoignage particulièrement difficile émotionnellement.
L’émotion de Hamlin n’était pas que personnelle. Elle traduisait les sacrifices immenses consentis par les familles pour financer les carrières de pilotes. À 20 ans, il a dû choisir entre poursuivre sa passion pour la course ou rejoindre l’entreprise familiale de remorquage. Cette anecdote n’était pas anodine : elle servait à démontrer comment les équipes et pilotes sont pris au piège d’un système où l’amour du sport l’emporte sur la viabilité économique.
Hamlin a expliqué comment il a convaincu Michael Jordan de devenir son partenaire en 2021. « Si je ne pouvais pas réussir avec Michael comme partenaire, je savais que cela ne fonctionnerait jamais », a-t-il déclaré sous serment. Grâce à la star du basketball, 23XI Racing a dégagé un profit chaque année, à l’exception d’une seule, sur ses cinq premières saisons. Cette réussite contraste vivement avec la situation de Front Row Motorsports.
Les arguments des plaignants lors de la première journée d’audience
L’avocat des équipes, Jeffrey Kessler, a livré une déclaration liminaire cinglante. « La famille France a construit NASCAR à partir de rien. Ils sont une success story américaine », a reconnu l’avocat, avant de dénoncer : « Mais ce qu’ils ont fait par la suite constitue un monopole illégal qui étouffe l’innovation et appauvrit les équipes. »
Les chiffres présentés sont accablants pour la NASCAR :
- 75 % des équipes ont perdu de l’argent en 2024 selon une étude commandée par NASCAR elle-même
- Près de 400 millions de dollars ont été versés à la France Family Trust sur trois ans
- Une évaluation Goldman Sachs de 2023 valorise NASCAR à 5 milliards de dollars
- 11 des 19 premières équipes charter ont cessé leurs activités
Bob Jenkins, propriétaire de Front Row Motorsports depuis 2004, n’a jamais dégagé de profit malgré une victoire historique à la Daytona 500 en 2021. Kessler a souligné cette contradiction : pourquoi des entrepreneurs intelligents continueraient-ils à investir dans un sport chroniquement déficitaire ? « Parce que vous aimez les courses automobiles, et qu’il n’y a pas d’autre endroit où le faire », a-t-il répondu lui-même.
Le coût de fonctionnement d’une seule voiture sur 38 courses est astronomique : 20 millions de dollars minimum, sans compter les salaires des pilotes et les frais de siège social. Les charters, qui garantissent une place sur la grille et une part des revenus, sont devenus des actifs spéculatifs : le premier charter de 23XI a coûté 4,7 millions de dollars, le second 13,5 millions, et le troisième acquis fin 2024 a atteint la somme folle de 28 millions.
La défense NASCAR et les enjeux du système charter
Les avocats de NASCAR ont présenté une vision radicalement différente. Johnny Stephenson, représentant la série, a décrit la famille France comme des bâtisseurs qui ont créé un empire du néant. Le système des charters, introduit en 2016, aurait généré 1,5 milliard de dollars de valeur pour les 36 équipes charter. Avant cela, les équipes couraient « en open », sans garantie de participation ni de paiement minimal.
La défense insiste sur les améliorations du nouvel accord charter pour 2025 : les versements garantis passent de 9 à 12,5 millions de dollars par charter. NASCAR présente cela comme la preuve de sa volonté de partager équitablement les revenus. Les plaignants y voient au contraire une concession tardive et insuffisante d’un monopole qui contrôle tout : les droits télévisés, les circuits, les règles techniques, et même les parts de marché des équipementiers.
Le juge fédéral Kenneth Bell supervisant ce procès a déjà tenté en vain de médier une résolution. En octobre, il avait organisé un sommet de deux jours entre les parties, qui s’était soldé par un échec. Aucun compromis n’a été trouvé, forçant l’ouverture d’un procès public qui pourrait durer jusqu’au 15 décembre.
Consequences et impacts potentiels selon les premières journées de procès
Les enjeux dépassent largement le simple partage des revenus. Une victoire de NASCAR pourrait signifier la fin immédiate des activités de 23XI Racing et Front Row Motorsports, leurs six voitures disparaissant de la grille 2026. Leurs charters, actuellement gelés par la série, seraient revendus. Le dernier charter s’est vendu 45 millions de dollars, et NASCAR affirme avoir déjà des repreneurs intéressés, notamment des fonds de private equity.
À l’inverse, une victoire des équipes pourrait provoquer une refonte totale de la gouvernance de NASCAR. Le juge a le pouvoir de démanteler un monopole, et rien n’est exclu : vente forcée de la série, suppression du système charter, ou réforme radicale du modèle économique. Christopher Yates, l’avocat principal de NASCAR, a quitté la salle après les déclarations liminaires, tout comme Steve Phelps (président de NASCAR), Curtis Polk (copropriétaire de 23XI) et Lesa France Kennedy, car tous sont susceptibles d’être appelés à témoigner.
Le procès s’annonce comme une bataille d’experts, de documents internes et de témoignages de dirigeants. Les courriels et communications internes de NASCAR, obtenus lors de la phase de découverte, pourraient révéler des pratiques commerciales que la série préférerait garder confidentielles. Les équipes espèrent que ces révélations convaincront le jury que NASCAR abuse de sa position dominante.
Le procès reprendra mardi matin avec la suite du témoignage de Denny Hamlin, avant d’entendre d’autres témoins clés. Les observateurs du sport attendent avec impatience de voir si Michael Jordan montera à la barre, un moment qui serait certainement médiatisé à l’échelle nationale. Quoi qu’il arrive, ce premier jour a déjà montré que ce procès sera autant un combat juridique qu’un drame humain, où la passion pour la course automobile entre en collision frontale avec les réalités d’un marché dominé par une seule entité depuis 75 ans.
Questions fréquemment posées
Par Jeremy Bastonde
Jeremy Bastonde est un passionné de Formule 1 et de sport automobile. Sur Pitstop Insight, il partage ses analyses et ses insights sur les courses, les équipes et les pilotes grâce à son expertise en stratégie de course et en technologie F1.