Roger Kalmanovitz, figure emblématique du Dakar africain, raconte les coulisses d’une des opérations les plus spectaculaires de l’histoire du rallye. Surnommé « le ministre des Affaires étrangères » de l’épreuve, il était aux manettes lors de l’édition 2000, marquée par un pont aérien géant entre le Niger et la Libye. Cette décision, prise dans l’urgence face à des menaces terroristes, a sauvé la course tout en soulignant les risques croissants en Afrique.
Tout commence fin décembre 1999, aux vérifications à Dakar. Les renseignements français alertent sur des dangers imminents au Niger, impliquant même Mokhtar Belmokhtar, futur djihadiste notoire. L’organisation doit alors réinventer son parcours en quelques jours, évitant ainsi une traversée périlleuse.

Le rôle clé de Roger Kalmanovitz dans l’organisation
Roger Kalmanovitz, 79 ans aujourd’hui, a vécu tous les Dakar africains de 1978 à 2007. Premier assureur de la course, puis bénévole auprès de Thierry Sabine, il devient directeur des relations extérieures et de la sécurité dès 1986. Son surnom d’« homme à la mallette » naît des rumeurs sur des pots-de-vin, qu’il dément catégoriquement.
Pour négocier les autorisations, il crée dans chaque pays un comité national avec une vingtaine de fonctionnaires des ministères concernés. Cela permet d’éviter les pressions et ambiguïtés. « Contrairement à l’Amérique du Sud ou l’Arabie saoudite, en Afrique, les pays ne déboursaient rien ; c’est l’organisation qui payait », explique-t-il.
Malgré les mythes, Kalmanovitz offre des cadeaux symboliques : un billet d’avion pour soigner la femme d’un responsable malien, du matériel pour des provinces reculées. Ces gestes renforcent les liens sans corruption systématique.
Il coordonne au téléphone avec Hubert Auriol, directeur du Dakar à l’époque, pour orchestrer le pont aérien. Une photo iconique les capture en pleine action, soulignant l’improvisation héroïque.
Cette structure décentralisée s’avère cruciale lors des crises, comme en 2000, où les comités locaux facilitent les évacuations.
Les menaces terroristes qui déclenchent la crise
Dès les vérifications à Dakar, le premier secrétaire de l’ambassade de France avertit Kalmanovitz : « Il y a des menaces au Niger. On a croisé des renseignements français et étrangers, on sait que Mokhtar Belmokhtar prépare quelque chose. » Peu après, la DGSE envoie deux agents à Ouagadougou pour une couverture discrète.
À Niamey, le gouvernement français impose l’arrêt : menaces terroristes confirmées. Le Niger nie, mais l’organisation opte pour la prudence. « C’est le gros merdier », se souvient Kalmanovitz.
Ce n’est pas un incident isolé. Les années 90 voient déjà des drames : Charles Cabannes tué par balle en 1991 au Mali, Laurent Guéguen victime d’une mine en 1996 au Maroc, tirs en Mauritanie en 1999. La géopolitique – conflits Touaregs en Algérie, islamisme montant – rattrape l’aventure.
Le Dakar, avec sa médiatisation massive, devient une cible. Manifestations anti-occidentales, bandits, critiques en France aggravent le climat.
La mort de Thierry Sabine en 1986 marque la fin de l’insouciance. « Sabine disait aux concurrents : ‘À partir de demain, vous allez dormir la tête dans les étoiles.’ C’était l’insouciance », regrette Kalmanovitz.
L’exploit logistique du pont aérien
L’opération mobilise des Antonov 124 pour transporter 64 camions, 150 autos, 144 motos et leurs équipages. Coût estimé : plus de 10 millions de francs. La course reprend le 18 janvier avec l’étape Waw El Kebir-Wata en Libye.
Kalmanovitz gère ce chaos avec Hubert Auriol. Une image montre Bruno Saby, futur vainqueur de 1993, s’entraînant au golf près du tarmac, illustrant le moral intact des pilotes.
Selon L’Humanité du 12 janvier 2000, les premiers vols démarrent jeudi matin, évitant le Niger. Les assureurs sont impliqués pour couvrir les frais.
Ce pont aérien reste le plus gros défi logistique du Dakar africain. Il préfigure les complications futures, culminant avec l’annulation de 2008.
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Héritage et fin d’une ère en Afrique
En 2008, des tirs de roquettes prévus à Nouakchott scellent le sort : fin du Dakar en Afrique. « On a fermé le premier tome et on est repartis d’une page blanche », dit Kalmanovitz. Direction Amérique latine, puis Arabie saoudite.
Les plus beaux souvenirs persistent : traversée de la Guinée en 1984, tempête de sable au Ténéré en 1983. Pilotes comme Jacky Ickx, Ari Vatanen, Hubert Auriol impressionnent par leur classe.
Malgré les drames, la légende perdure. « Si la légende du Dakar est plus belle que la vérité, il faut croire en la légende », conclut Kalmanovitz.
Cette période illustre comment l’aventure pure cède à la réalité géopolitique. Le pont aérien de 2000 symbolise la résilience, mais aussi les limites d’une épopée nomade.
Aujourd’hui, le Dakar prospère ailleurs, mais l’Afrique reste dans les mémoires comme berceau d’une liberté irremplaçable. Reste à voir si de nouveaux défis inspireront autant.
Questions fréquemment posées
Par Jeremy Bastonde
Jeremy Bastonde est un passionné de Formule 1 et de sport automobile. Sur Pitstop Insight, il partage ses analyses et ses insights sur les courses, les équipes et les pilotes grâce à son expertise en stratégie de course et en technologie F1.