D’ingénieur à team principal : le parcours atypique d’Ayao Komatsu
Komatsu n’a jamais caché sa préférence pour les paddocks plutôt que les projecteurs. Pourtant, lorsque Günther Steiner a quitté le navire, Gene Haas a immédiatement pensé à lui. « On m’a demandé si je voulais le poste un jeudi soir, je n’ai pas dormi de la nuit, raconte-t-il. J’ai réfléchi à la culture d’équipe, aux gars qui méritaient une direction claire, et j’ai dit oui. »
Cette ascension interne a facilité la transition : il connaît chaque visage du garage, chaque processus. Résultat, en dix-huit mois, l’atmosphère est passée d’un climat de survie à une dynamique de « petit poucet » qui dérange. « Notre budget est toujours le plus serré du plateau, sourit-il, mais plus personne ne nous considère comme des figurants. »
2025 : une saison de consolidation avant la tempête 2026
À mi-parcours, Haas pointe en neuvième position du championnat des constructeurs, mais Komatsu garde le cap sur la sixième place, objectif qu’il juge « réaliste » compte tenu de l’écart réduit avec Alpine, Aston Martin et Racing Bulls. « Chaque point est une victoire, insiste-t-il. À Montréal, nous avons célébré notre 200e Grand Prix ; si nous marquons à chaque course jusqu’à Abu Dhabi, ce sera notre meilleure deuxième moitié de saison. »
Pour parvenir à ce résultat, le directeur d’équipe a instauré des « mardi performance » : réunions techniques restreintes où ingénieurs, pilotes et mécaniciens analysent les données du week-end précédent et calent les mises à jour. « Nous n’avons pas les moyens de ramener des ailerons à chaque course, alors chaque gramme de downforce doit être validé en soufflerie, validé en piste, et validé par Ollie et Esteban », détaille-t-il.
Le chantier 2026 : moteurs, aéro et stratégie énergétique
La vraie révolution, Komatsu la prépare dans les bureaux de Kannapolis et à Silverstone, où une cellule dédiée à 100 % travaille déjà sur la monoplace de 2026. « On a commencé le développement en janvier 2025, dès le feu vert de la FIA, et nous sommes déjà à 65 % de notre budget alloué », révèle-t-il.
Les motorisations 50/50
Le nouveau règlement prévoit un split égal entre puissance thermique et électrique, avec un MGU-K passé à 350 kW. « Cela change la philosophie de roulage, explique Komatsu. Nous allons devoir gérer des phases de délestage sur les straights, d’où l’arrivée des ailerons mobiles avant et arrière. » Le choix de la batterie est déjà un casse-tête : « Plus grosse, donc plus lourde, mais aussi plus performante. Ferrari, Mercedes, Renault et Honda n’ont pas la même approche ; nous, nous devons rester neutres et capables d’adapter notre châssis à toutes les solutions. »
Aérodynamique : moins de tunnels, plus de visibilité
Contrairement aux voitures actuelles, la VF-26 abandonnera les tunnels de sol pour revenir à un plancher plat et un diffuseur classique. « L’objectif est de réduire l’appui sensitif et d’améliorer le suivi à haute vitesse, détaille le Japonais. Avantage : la performance dépendra davantage des éléments visibles, donc la copie sera plus facile. Inconvénient : si l’on se rate, on le saura dès les essais hivernaux. »
Outils et hommes
Komatsu recrute : 25 postes ouverts en aéro, 15 en performance vehicle dynamics, et une cellule « energy strategy » totalement nouvelle. « Nous n’avons plus le droit de nous planter, car le plafond budgétaire est toujours là. » Pour compenser, Haas a signé un partenariat avec l’Université du North Carolina qui fournira des stagiaires ingénieurs huit mois par an. « C’est notre école de futurs experts, sourit-il. Et ça ne coûte presque rien. »
Convaincre Gene Haas de reprendre le volant : la surprise Goodwood
Au détour d’une conversation à Miami, Komatsu a lancé une idée folle : « Gene, c’est notre dixième anniversaire, vous qui possédez tout ici, vous devriez conduire votre propre voiture au Festival of Speed. » Réponse initiale : silence. Puis, « OK, je vais essayer. »
Le 20 juin, sur le circuit de Stowe, le milliardaire américain a enfilé l’overalls et effectué une dizaine de tours d’essais. « Il était nerveux au départ, se souvient Ayao. Mais à chaque sortie, il appuyait un peu plus sur l’accélérateur, et il revenait avec un sourire de gamin. » Le patron a même remercié chaque mécano individuellement. « C’était la première fois que beaucoup le voyaient depuis deux ans ; ils ont compris que sa passion n’avait jamais faibli. »
Pour Komatsu, l’opération dépasse le simple coup de pub : « Gene a refusé plusieurs offres d’achat ces derniers mois. Il est fier de faire partie de cette aventure, et nous, on a besoin de ce soutien pour continuer à grandir. »
Management et culture d’équipe : la méthode Komatsu
On ne dirige pas la plus petite structure de la grille avec des méthodes copiées sur les géants. Komatsu a donc instauré trois règles simples :
- Transparence totale : chaque membre reçoit un résumé hebdo des dépenses, des retards et des succès.
- Décisions rapides : « Un ingénieur a une idée ? Il remplit un formulaire Google, on valide ou on refuse dans les 24 h. »
- Responsabilité partagée : « Quand Ollie détruit un aileron, on ne crie pas sur le mécano, on analyse ensemble. »
Résultat : rotation du personnel divisée par deux en dix-huit mois, et un taux de satisfaction interne de 92 % selon le dernier sondage anonyme. « On ne paie pas le mieux, admet-il, mais on offre une vraie liberté d’agir. »
Regards vers l’avenir : objectifs 2026 et au-delà
Komatsu n’affiche pas de rêve irréaliste : « Top 5 en 2026 ? Ce serait mentir. Mais si nous sommes réguliers dans les points, que nous limitons les erreurs, alors 2027 deviendra intéressant. » Il table sur un écart de performance réduit à 0,7 % avec les leaders dès la première année du nouveau règlement, contre 1,2 % actuel.
Plus lointain, le Japonais caresse l’idée d’un programme « young driver » propre, comme le font Williams ou Alpine. « On a commencé à parler avec des F4 américaines et japonaises. Il faut créer notre propre vivier, sinon nous resterons dépendants des écuries-mères. »
Enfin, il garde en tête la promesse faite à ses troupes : « Si nous dépassons la barre des 30 points cette saison, j’emmène tout le monde au Japon pour visiter Suzuka et manger des ramen. Et croyez-moi, je tiendrai parole. »
L’interview s’achève sur un sourire : « En F1, on a toujours l’impression d’être en retard. Mais quand je vois la progression depuis dix-huit mois, je sais qu’on avance dans la bonne direction. » Pour Haas, la montagne 2026 est là, mais Ayao Komatsu a déjà planté les pitons.
Questions fréquemment posées
Par Jeremy Bastonde
Jeremy Bastonde est un passionné de Formule 1 et de sport automobile. Sur Pitstop Insight, il partage ses analyses et ses insights sur les courses, les équipes et les pilotes grâce à son expertise en stratégie de course et en technologie F1.