Aleix Espargaró a officialisé ce jeudi son intention de mettre un terme à sa carrière dans le cyclisme professionnel pour rejoindre l’avant-garde de la MotoGP en tant que pilote test pour Honda Racing Corporation. Cette annonce, faite depuis le centre technique de Honda à Saitama, a immédiatement créé un séisme dans les communautés du deux-roues et du cyclisme, deux univers que le Catalan a su dominer avec brio au cours des dernières années.
À 35 ans, l’aîné des frères Espargaró choisit de tourner la page sur une carrière cycliste pourtant prometteuse – qu’il aurait pu prolonger jusqu’à la quarantaine – pour embrasser un défi technologique de premier plan. Sa décision intervient à un moment crucial pour Honda, qui peine à retrouver son hégémonie en MotoGP depuis le départ de Marc Márquez et laisse entrevoir une ambition renouvelée pour la saison 2026 et les années suivantes.

Pourquoi Aleix Espargaró a choisi Honda après des années en Aprilia
La fin d’une ère avec Aprilia et le désir de nouveaux horizons
Aleix Espargaró a consacré plus d’une décennie à développer la Aprilia RS-GP, transformant une machine en difficulté en un podium régulier capable de rivaliser avec Ducati et KTM. Son travail de titan a culminé avec la première victoire d’Aprilia en MotoGP, obtenue à l’Argentina en 2022, après des années de développement méthodique. Cependant, ses dernières déclarations révélaient une frustration croissante face aux limitations du projet italien.
« On a atteint un plafond de verre, confiait-il au paddock de Valence en novembre dernier. J’ai donné dix ans de ma vie à ce projet, mais il arrive un moment où tu dois penser à ton propre avenir. » Cette phrase, qui semblait annoncer une retraite sportive, prenait en réalité tout son sens avec la perspective d’un changement de discipline.
Le constructeur japonais lui a proposé un rôle de pilote test leader, assorti d’une implication dans le développement de la moto électrone qui fera ses débuts en 2027. Ce poste offre une stabilité à long terme que plus aucune équipe MotoGP ne pouvait lui garantir en tant que pilote régulier.
Le projet de Honda : une opportunité unique pour un vétéran
Honda traverse sa pire crise sportive depuis des décennies. Après le divorce douloureux avec Marc Márquez et les déceptions successives de Joan Mir et Luca Marini, le constructeur de Tokyo a décidé de repenser complètement sa structure de développement. Le recrutement d’Aleix Espargaró s’inscrit dans cette stratégie de renouveau.
Le Catalan apportera son expérience de la gestion des pneumatiques et du retour d’information technique – des qualités qu’il a affinées lors de sa carrière en cyclisme professionnel. Son approche méticuleuse du réglage des machines et sa capacité à décrire avec précision les comportements de la moto sont devenues sa marque de fabrique. Honda compte précisément sur ces compétences pour relancer sa charge contre les rivaux européens.
Le directeur technique de HRC, Shinichi Kokubu, a déclaré dans un communiqué officiel : « Nous sommes honorés qu’un pilote de la trempe d’Aleix rejoigne notre équipe. Son parcours unique, combinant cyclisme et moto, lui confère une sensibilité aux dynamiques de véhicule que très peu de pilotes possèdent. »
Le parcours atypique d’Aleix Espargaró : du vélo à la moto
Les années cyclistes méconnues du public
Avant de devenir une figure incontournable de la MotoGP, Aleix Espargaró a enchaîné les victoires sur le circuit européen du cyclisme sur route, notamment lors de sa jeunesse. Entre 2008 et 2010, il a notamment remporté le tour de Catalogne amateur et s’était illustré dans plusieurs étapes du Tour de l’Avenir, révélant un potentiel qui avait attiré l’œil de plusieurs formations World Tour.
Son frère Pol, aujourd’hui pilote MotoGP lui-même, racontait récemment : « Aleix a toujours eu cette double passion. Le vélo lui apportait la rigueur physique, la moto le développement technique. À la maison, il passait son temps à courir sur les routes de Granollers, puis à démonter des moteurs dans le garage. »
Cette période cycliste explique d’ailleurs son exceptionnelle condition physique, souvent saluée par ses équipiers. Sa capacité à maintenir une intensité de course sur 25 tours lors des Grands Prix trouve ses racines dans les centaines de kilomètres d’entraînement cycliste effectués chaque hiver dans les Pyrénées catalanes.
Les compétences transférables du cyclisme à la MotoGP
Le passage du cyclisme à la MotoGP n’est pas aussi incongru qu’il paraît. Les deux disciplines exigent une maîtrise parfaite de l’aérodynamique, une lecture fine des trajectoires et une sensibilité aux variations de grip. Aleix Espargaró a souvent comparé la recherche du bon réglage d’une moto à l’optimisation de la position sur un vélo de contre-la-montre.
Voici les compétences clés qu’il transfère à Honda :
- Analyse des flux d’air : Le cyclisme sur route développe une conscience aiguë de l’impact de la position sur la traînée aérodynamique
- Gestion de l’effort : Les stratégies d’alternance d’intensité en course cycliste s’appliquent directement à la gestion des pneus et de l’autonomie en MotoGP
- Retour d’information sensorielle : La sensibilité au comportement d’un vélo à haute vitesse sur des routes descendantes se transpose à la limite d’adhérence d’une moto
- Rigueur de préparation : La discipline d’entraînement du cyclisme professionnel dépasse celle de nombreux pilotes moto
Les implications pour le développement de la Honda RC213V
Un nouveau regard sur les problèmes de la moto
La Honda RC213V souffre depuis plusieurs saisons d’un manque de stabilité à l’entrée des virages et d’une usure excessive du pneu arrière. Ces problèmes persistent malgré les efforts de Joan Mir et Luca Marini, pilotes révélat certes, mais moins aguerris au développement technique.
L’arrivée d’Aleix Espargaró Change la donne. Son expérience de développeur chez Aprilia, où il a transformé une moto ingérable en un vainqueur, est exactement ce dont Honda a besoin. Il pourra apporter une perspective externe, débarrassée des préjugés internes qui peuvent paralyser une équipe en crise.
Les premiers tests, prévus dès janvier 2025 à Sepang, permettront à Espargaró de jauger l’état de la machine nippone. Il aura pour mission d’identifier les axes d’amélioration prioritaires avant la présaison officielle, en février.
Les attentes du côté japonais
Chez Honda, on espère voir Espargaró reproduire la magie qu’il a opérée à Noale. Le directeur de HRC, Tetsuhiro Kuwata, a expliqué la stratégie : « Nous avons perdu notre capacité d’innovation. Avoir un œil neuf, mais expérimenté, est essentiel. Aleix connait la douleur du développement. Il ne recherche pas les performances immédiates, mais les fondamentaux solides. »
Cette approche de long terme correspond parfaitement au profil du Catalan. Contrairement à un pilote en quête de résultats rapides pour un contrat, il pourra se concentrer sur des développements de chassis, d’électronique et de suspension qui porteront leurs fruits dans deux ou trois ans.
Le calendrier de transition et les tests anticipés
Les premiers tours de roue chez Honda
Aleix Espargaró effectuera ses premiers essais sur la Honda RC213V dès le 15 janvier 2025 sur le circuit de Sepang, en Malaisie. Ce test marquera le début d’une collaboration intense, avec au moins 25 journées de piste programmées sur l’année, contre seulement 7 pour un pilote régulier.
Son expérience du cyclisme lui permettra également de participer aux simulations physiques sur le dyno-rouleau, un aspect négligé par de nombreux pilotes moto mais crucial pour comprendre les efforts réels en course. Honda prévoit d’ailleurs d’intégrer ses sessions cyclistes d’entraînement à son programme de développement.
La collaboration avec les pilotes officiels
Malgré son rôle de testeur, Aleix Espargaró sera étroitement lié au box Repsol Honda. Il participera aux briefings techniques hebdomadaires, assistera aux courses en tant que consultant, et travaillera main dans la main avec Luca Marini et Joan Mir pour traduire leurs feedbacks en solutions concrètes.
Cette structure hybride, mi-testeur mi-mentor, rappelle le rôle que Dani Pedrosa joue chez KTM depuis 2019. Un vétéran qui n’a plus la pression des résultats immédiats, mais conserve l’adrénaline du développement. L’objectif est clair : préparer la Honda de 2026-2027, année où MotoGP verra l’introduction de nouvelles réglementations et de la première moto électrone.
Le défi est immense, mais si quelqu’un peut y parvenir, c’est bien celui qui a déjà fait l’impossible avec Aprilia. Le cyclisme lui a appris la patience. La MotoGP lui a appris la performance. Honda compte sur cette alchimie pour renaître de ses cendres.
Questions fréquemment posées
Par Jeremy Bastonde
Jeremy Bastonde est un passionné de Formule 1 et de sport automobile. Sur Pitstop Insight, il partage ses analyses et ses insights sur les courses, les équipes et les pilotes grâce à son expertise en stratégie de course et en technologie F1.