Le GP d’Abu Dhabi 2024 : la stratégie audacieuse et la non-décision qui ont changé la F1

F1

Le GP d’Abu Dhabi 2024 restera dans les mémoires comme un tournant stratégique majeur de la Formule 1. Alors que Max Verstappen dominait la course depuis la pole position, une décision cruciale au tour 42 a fait basculer les stratégies des top teams. Oscar Piastri, alors deuxième, entrait aux stands, ouvrant une fenêtre stratégique pour Red Bull. Pourtant, contre toute attente, Verstappen n’a pas suivi. Cette non-decision, loin d’être un simple oubli, résultait d’un calcul complexe où s’entremêlaient risques, opportunités et contraintes du règlement.

L’enjeu était considérable : avec Lando Norris à seulement quelques points en tête du championnat, chaque décision pouvait coûter le titre mondial. Red Bull se retrouvait face à un dilemme classique en F1 : maximiser la victoire individuelle ou jouer collectivement pour influencer le classement des poursuivants.

abu-dhabi-f1-strategy_2.jpg

La stratégie audacieuse de McLaren qui a brouillé les cartes

L’histoire de ce pit-stop manqué commence en réalité sur la grille de départ. McLaren a surpris tout le paddock en plaçant Oscar Piastri sur des pneus durs dès le début de la course, tandis que ses concurrents directs roulaient en mediums. Cette décision, qualifiée de « très intelligente » par Laurent Mekies, patron de Red Bull, a complètement remodelé la donne stratégique.

Piastri a immédiatement profité de son avantage de traction pour dépasser son coéquipier Norris dès le premier virage, se plaçant ainsi en position idéale pour tenter de contrôler la course aux avant-postes. L’Australien a ensuite enchaîné un relais exceptionnellement long, restant sur la piste bien au-delà des projections initiales.

« C’était assez malin de leur part, a reconnu Mekies. Cela leur a donné beaucoup d’options et nous a finalement présenté deux scénarios pour se battre pour la victoire. » Cette stratégie inattendue a empêché Verstappen d’utiliser les fameuses « tactiques de ralentissement » que Lewis Hamilton avait déployées en 2016 contre Nico Rosberg.

Le dilemme du tour 42 : pit ou ne pas pit ?

Le moment décisif est arrivé au tour 42. Piastri, après avoir maintenu un rythme constant sur ses gommes dures, a enfin cédé et est entré dans les stands. Verstappen disposait alors d’une avance confortable de plus de 24 secondes. La fenêtre était ouverte pour une stratégie à double détente.

Plusieurs options s’offraient à Red Bull :

  • Option 1 : Arrêter Verstappen au tour suivant, ressortir juste devant Piastri et tenter de ralentir le peloton pour faire pression sur Norris
  • Option 2 : Maintenir Verstappen sur la piste, maximiser l’avance et espérer un incident ou un ralentissement des poursuivants
  • Option 3 : Jouer la carte de l’arrêt plus tardif pour bénéficier de pneus plus frais en fin de course

La décision finale a été la numéro 2, mais pourquoi ?

Les quatre raisons de la non-intervention de Red Bull

1. Le risque de l’arrêt aux stands

Red Bull a estimé qu’un arrêt immédiat après Piastri comportait des risques disproportionnés. « Nous aurions abandonné un avantage assez important en le faisant », a expliqué Mekies. Une station de moins de 2,4 secondes, un problème de gomme, ou une sortie mal maîtrisée aurait pu coûter la victoire à Verstappen.

L’équipe a calculé que la probabilité de perdre la tête de la course, même minime, ne valait pas l’opportunité de tenter de manipuler le classement des poursuivants.

2. La stratégie de Piastri annulait les tactiques de ralentissement

Contrairement à 2016 où Hamilton contrôlait Rosberg et la voiture de Nico était isolée, la présence de Piastri sur des gommes dures changeait tout. Si Verstappen avait ralenti le peloton, Piastri, avec ses pneus fraîchement changés, aurait été en mesure de maintenir un rythme rapide et potentiellement de reprendre la tête.

Helmut Marko, conseiller de Red Bull, a été clair : « Le problème était que nous ne pouvions pas regrouper tout le peloton, car l’avantage aurait été du côté de Piastri. »

3. Le comportement des autres équipes

Ferrari a compliqué encore davantage les calculs en optant pour une stratégie à deux arrêts avec Charles Leclerc. « Charles a conduit avec son cœur pour essayer d’accrocher ce podium », a noté Verstappen. Cette approche rendait imprévisible le rythme des poursuivants et rendait la tactique de ralentissement encore plus risquée.

De plus, Mercedes et Ferrari n’avaient pas la performance nécessaire pour mettre suffisamment de pression sur Norris, réduisant ainsi l’efficacité potentielle d’une telle stratégie.

4. La configuration du circuit moderne

Verstappen lui-même a souligné que la configuration actuelle du Yas Marina Circuit rendait les tactiques de ralentissement difficiles à mettre en œuvre. « Cette nouvelle configuration ici rend les choses encore plus difficiles par rapport à 2016 », a-t-il déclaré.

Avec des lignes droites longues et des opportunités de dépassement nombreuses, ralentir intentionnellement le peloton sans risquer de se faire dépasser est quasi impossible. La zone DRS offre un avantage tel que toute tentative de blocage serait vaine contre une voiture significativement plus rapide.

L’option alternative : la stratégie de Tsunoda

Red Bull n’a pas totalement renoncé à jouer d’astuces tactiques. L’équipe a déployé une approche différente en demandant à Yuki Tsunoda, le coéquipier de Verstappen, de rouler longtemps sur des pneus durs pour gêner Norris. Cette stratégie a cependant mal tourné lorsque Tsunoda a forcé Norris hors de la piste au tour 23, provoquant une pénalité de cinq secondes.

Zak Brown, PDG de McLaren, n’a pas caché son irritation : « C’était une manœuvre dangereuse et inutile. » Cette tentative avouée d’influence a échoué et a renforcé la conviction de Red Bull que les tactiques d’intervention directe étaient trop risquées.

L’impact sur le championnat et les leçons à retenir

La décision de ne pas pit après Piastri a été dictée par une logique simple : maximiser certitude sur la victoire plutôt que risquer tout pour une influence incertaine sur le championnat. Verstappen a gagné la course avec 12,5 secondes d’avance, mais Norris a sécurisé la troisième place nécessaire au titre.

Cette course illustre l’évolution de la stratégie moderne en F1 :

  • La complexité des stratégies multi-voitures rend les tactiques de ralentissement obsolètes
  • La performance des pneus et la gestion thermique sont désormais primordiales
  • La régularité et la maîtrise des risques l’emportent sur les coups tactiques spectaculaires

Le championnat 2024 a montré que McLaren avait non seulement la voiture la plus rapide, mais aussi l’intelligence stratégique pour neutraliser les tentatives de Red Bull. Leur décision de déployer deux stratégies différentes pour leurs pilotes a été un maître-coup qui a directement contribué au titre de Norris.

La non-decision de Verstappen au tour 42 n’était donc pas une erreur, mais l’admission que, face à une stratégie adverse si bien pensée, la meilleure option était parfois de ne rien faire du tout.

Questions fréquemment posées

Photo de profil de Jeremy Bastonde, auteur sur PitStopInsight

Par Jeremy Bastonde

Jeremy Bastonde est un passionné de Formule 1 et de sport automobile. Sur Pitstop Insight, il partage ses analyses et ses insights sur les courses, les équipes et les pilotes grâce à son expertise en stratégie de course et en technologie F1.